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CONCOURS DE NOUVELLES

de Fontaine-Française

Siège : mairie de Fontaine-Française - 1 rue du Général Gandyl - 0380758121

Correspondant local : André Jourd'heuil - 14 place Henri IV - 0380758735

Responsable : Georges Païta -

Page créée le 14/12/2012- Mise à jour 07/12/2015



REGLEMENT DU CONCOURS  2016

Article 1 – Conditions de participation
Le concours est gratuit et ouvert à tous.

Article 2 – Les manuscrits
Le sujet est libre.
Les textes seront inédits, n’auront pas fait l’objet d’une publication en revue, recueil collectif, sur internet ou à compte d’auteur, et ne devront pas avoir reçu un 1er prix dans un autre concours.
Une seule nouvelle par candidat est acceptée.
Les manuscrits sur simple recto de feuille (format A4 21 x 29,7) doivent parvenir en 7 exemplaires soigneusement dactylographiés, paginés et simplement agrafés (pas de réglettes, baguettes, spirales…).
Les manuscrits n’excéderont pas 25000 caractères (signes et blancs).
La présentation doit être claire, lisible et aérée.
L’expression doit satisfaire aux règles de la langue française.
Les manuscrits ne seront pas retournés.
Les 7 exemplaires seront sans nom d’auteur, mais porteront chacun, sur la première page, en haut et à droite, le titre de la nouvelle suivi d’un code composé de deux lettres + trois chiffres (exemple : « Titre » AF 128).
L’anonymat le plus strict devra être respecté.
A cet effet, les textes seront accompagnés obligatoirement d’une enveloppe fermée sur laquelle figureront le titre de la nouvelle et les lettres numérotées.
Cette enveloppe contiendra un feuillet indiquant le titre de la nouvelle, le nom, le prénom, l’adresse, le numéro de téléphone de l’auteur et une enveloppe libellée et affranchie au tarif en vigueur pour l’envoi du palmarès (condition indispensable pour recevoir le palmarès).

Le concours est ouvert à partir du 1er janvier 2016
Les manuscrits devront parvenir pour le 30 avril 2016 à :
Mairie de Fontaine-Française
Concours de nouvelles
1, rue du Général Gandyl
21610 Fontaine-Française
Tél : 03 80 75 81 21 – Fax : 03 80 75 86 19

Article 3 – Le jury
Il sera composé de personnes indépendantes attachées à la lecture et à la culture. Il est souverain et ses décisions sont sans appel. Les membres du jury sont exclus de facto du concours.

Article 4 – Les prix : 1er prix : 300€ - 2ème prix : 230€ - 3ème prix : 150€
En fonction de la qualité des textes reçus, des « mentions spéciales » seront attribuées.


La remise des prix aura lieu fin 2016 à Fontaine-Française. La date exacte sera communiquée en temps utile.

La participation au concours implique l’acceptation complète du présent règlement
.
 

 

Palmarès 2015

Palmarès du 16ème concours de nouvelles de Fontaine-Française – édition 2015
   1er prix : 120 bornes  de Armelle BROGNOLI (21)
 
   2ème prix : Le mouton d'Ouessant  de  Antoine  BOUVIER (78)
 
   3ème prix  : Le jeu de l'éoline de François CHOLLET (31)
 
 
Ont été très remarqués par le jury :
 
- Un obstacle sur la voie de Alain NOEL
- L'enfant de la guerre de Martine FERACHON
- Une pensée pour Igor de Alain DHOTEL
 
Total des textes reçus : 156
 

 

1er prix

120 BORNES

ARMELLE PHILIP BROGNOLI

Cet homme avait les mains blanches. Blanches avec des doigts très longs et très fins. Pas un poil dessus, alors que le reste de son corps en était couvert. Cet homme portait invariablement des chemises noires sous des pulls à col v. Et un jean. Le même, qu'il gardait tout un mois avant de le laver. De grosses chaussures de marche aux pieds. Sur le revers de sa veste en velours, il piquait parfois un badge des Undertones. Lorsqu'il était à son travail, il mettait une blouse bleu pâle aussi. Et cet homme avait les mains blanches parce qu'il était pharmacien. Cet autre homme avait les mains noires. Avec des doigts larges et de grosses articulations. Des poils bruns les couvraient, sauf aux auriculaires. Le reste de son corps était imberbe. Cet homme portait des tee-shirts blancs l'été et des pulls à col camionneur à même la peau l'hiver. Des jeans, qu'il faisait bouillir tous les deux jours. Des chaussures de sécurité. De temps en temps, il arborait un badge des Ramones à son blouson de cuir. Quand il était à son boulot, il enfilait une blouse grise. Et cet homme avait les mains noires parce qu'il était mécano. L'homme aux mains blanches vivait dans une grande maison qui était devenue très vide tout-à-coup, un matin de novembre. L'homme aux mains noires était installé à quelques kilomètres de là, dans une maisonnette contre les murs de laquelle il se cognait régulièrement depuis qu'il y avait posé ses cartons. Tous deux avaient des amis, et même des amis communs, et se saluaient d'un bref mouvement de menton lorsqu'ils se croisaient à des concerts. Pendant les beaux jours et jusqu'à tard dans l'automne, l'homme aux mains blanches prenait son déjeuner dans un square de la petite ville dans laquelle était implantée la pharmacie. Il mangeait son sandwich au jambon en chassant systématiquement les miettes de son pantalon. Tous les midis, il regardait le bassin dans lequel une femme de pierre versait continuellement sa jarre. « Pour quoi faire, se disait-il, pour quoi faire ? » Il regardait les couples d'écureuils se poursuivre à la Tex Avery de troncs en troncs. Il regardait les arbres se tendre les branches. Il regardait sa tabatière de cuir se patiner jour après jour. L'homme aux mains noires prenait son repas dans une carcasse de D.S. abandonnée au fond d'un pré, à deux kilomètres du garage de la petite ville. Il tapait sec avec sa fourchette dans sa boîte Tupperware remplie de la salade préparée par sa mère. Il regardait son téléphone portable. Il regardait les vaches qui ne s'occupaient plus de lui depuis belle lurette. « Elles me croient abandonné avec l'épave ces connes » se disait-il. Il regardait pensivement des cartes I.G.N. du département. Les deux mâchonnaient leur solitude. Et il n'était pas rare qu'à la même heure, à la nuit tombée, chacun dans leur cuisine, la lune ne les surprenne à lire les informations inscrites sur les boîtes à camembert ou les paquets de gâteaux. Mais leur vue baissait, car les années passaient, et leur solitude s'épaississait. « Alors oui, d'accord, se disait l'homme aux mains noires en marchant d'un pas résolu sur un chemin plein d'eau, rencontrer une femme, une autre femme quoi, plus facile, qui comprendrait tout ce que je ne dis pas, ouais c'est ça, une qui n'a pas besoin de mots, de preuves, de rien, de moi, oh ! celui-là il est beau. » Et il empocha un fossile d'ammonite. « Bien, allez, se disait l'homme aux mains blanches en flânant dans la ruelle d'un village, je ne sais pas, rencontrer une femme, encore, tout réapprendre, apprendre un nouveau pas, un nouveau corps, dire des mots d'oreiller qu'on a déjà dit il n'y a pas si longtemps non ? Magnifique. » Et il photographia un balcon en fer forgé accroché sur la façade d'une ruine. Un samedi soir. Le soleil diminuait au-dehors. Les vitres du café étaient embuées et les passants sur le trottoir n'étaient que des taches de couleurs pour l'intérieur. Au comptoir, sept hommes discutaient de musique, de politique et du temps. L'homme aux mains blanches et l'homme aux mains noires buvaient leurs bières au milieu des amis communs. Le premier regardait la grosse pendule accrochée au mur rouge et observait avec anxiété l'avancée des aiguilles vers l'heure fatale de vingt-et-une. Le deuxième avait carrément tourné le dos au cadran. Et il faisait bon là, dans cette odeur d'alcool et de bestiaux mouillés, dans ces braillements entortillés de messes basses et de toux bronchique. « J'ai jamais pu encaisser les Dead Kennedys. S'il continue à faire ce temps-là, on est bons pour refaire du bois. Elle est enceinte de trois mois. Et c'est quand ce concert ? Je lui ai dit d'aller se faire foutre. Tu peux me passer son dernier film ? » A vingt-et-une heures, le café se vida. Cinq des hommes du comptoir s'en allèrent pour rentrer chez eux. Ne resta plus au-dessus de leurs verres vides que l'homme aux mains noires et l'homme aux mains blanches. « T'en rebois une ? - Vas-y. » De silences en petites phrases, ils finirent par s'attabler. D'haussements d'épaules en discussions détachées, ils finirent par aller ensemble au parking. Devant la Fiat Punto noire de l'homme aux mains blanches, l'homme aux mains noires toussa. « Ben elle est quasi bonne pour la casse ta caisse. Fais voir écouter ton truc des Buzzcocks. » Des Buzzcocks, on passa à OTH en conduisant dans les chemins. On s'arrêta sur la colline des quatre vents pour les Clash. Puis ça s'emballa. La Fiat Punto bouffa ses 120 bornes en morceaux de nationale et portions d'autoroute avec de brefs arrêts sur les aires où les deux hommes s'enfilaient des cafés derrière les vitres des stations. Trois albums des Damned y passèrent, gueulant à pleine puissance sur fond de fumée d'Ajja 17. Au bout d'un moment, ils décidèrent de remonter le temps. Ils revinrent au parking chercher le Partner blanc et filèrent à la maisonnette de l'homme aux mains noires écouter Johnny Cash. Puis ils foncèrent à la maison de l'homme aux mains blanches écouter des compilations de hillbillies. Le lendemain matin, l'homme aux mains noires dormit trois quarts d'heure à l'arrière d'une Xsara et l'homme aux mains blanches dut faire une sieste à même la moquette du bureau de son patron, absent ce jour-là. Ils se revirent. A des concerts, au bistrot, dans la rue, avec les amis communs, mais s'arrangeaient toujours pour passer quelques instants en tête-à-tête, l'air de rien, une cigarette à la main. Sans trop y mettre de mots, car ces deux hommes étaient pudiques même en pensée, ils savaient que plus on vieillissait plus il était difficile de tomber en amitié. Alors, celle-là, il ne fallait pas la laisser passer. C'est ainsi que l'homme aux mains blanches apprit à boire du thé, au milieu des cartons, dans la maisonnette contre les murs de laquelle ils se cognaient tous deux, et que l'homme aux mains noires apprit à boire du café sans sucre dans la grande maison dont il remplissait le vide de ses gesticulations. Leurs promenades solitaires se poursuivaient mais elles étaient moins nombreuses. Il y eut quelques échanges de C.D., la révélation d'une passion commune pour Louis de Funès, les matchs de rugby et le patois morvandiau. Aussi, lorsque l'homme aux mains blanches débarqua un midi d'un pas hésitant, avec des tranches de rosbeef, dans la D.S. délabrée, l'homme aux mains noires dut faire un réel effort pour ne pas sourire. Et lorsque l'homme aux mains noires s'avança dans la salle du bistrot pour jeter négligemment ses doubles de cartes IGN devant sa tasse, l'homme aux mains blanches enfila ses lunettes de soleil pour cacher ses yeux. Comment y arrivèrent-ils, parmi tous ces silences et ces conversations qui ne faisaient qu'effleurer les points sensibles sans jamais les toucher vraiment ? « Tu les défais pas tes cartons ? - Non. J'ai pas envie de rester ici. » « T'as rien à mettre sur tes étagères ? - Non. J'ai trop d'étagères. » Ça s'est peut-être bien fait un soir, entre chiens et loups, sur la terrasse du P.M.U.. « Si j'avais un jardin, j'crois bien que j'y planterais des tomates. Comme mon vieux. C'est bon les tomates du jardin. - Moi j'ai un jardin. J'aime pas jardiner. » C'est à la troisième tournée certainement que cela se passa. « J'aime pas jardiner. Mais c'est vrai que c'est bon les tomates du jardin. Tu peux venir les planter chez moi si tu veux. » La semaine suivante, la Fiat Punto noire et le Partner blanc firent plusieurs allers-retours. Et soudain dans la cuisine de la grande maison s'entassèrent deux machines à café, deux friteuses, deux appareils à croque-monsieur, dix poêles, ustensiles de deux foyers qu'ils n'avaient pas su maintenir, à peine construire. Mais on pouvait à présent écouter de la musique dans chaque pièce et il n'était plus utile de lire les emballages des paquets de nouilles puisque les collections d'Asterix et de Gaston Lagaffe avaient rejoint celles de Calvin et Hobbes et des Donjons. Des dizaines de fossiles s'étaient étalées autour de la baignoire tandis que des photographies s'accrochaient régulièrement aux murs du salon. Leurs collègues respectifs ricanèrent bien un peu au début : à trente-cinq balais passés, se mettre en coloc comme des étudiants, c'était un peu étrange. Devant les allusions sur le prétendu virage à quatre-vingts dix degrés de leur sexualité, ils haussaient les épaules. Ils savaient qu'en rentrant le soir, il y aurait des discussions et des silences, un apéro sur la grande table, les actualités à disséquer, les cartes IGN à étudier et cela leur convenait. La sortie du travail n'était plus un supplice et les courses devinrent presque un petit bonheur. Il y a des gens transparents. Il y a des gens opaques. Il y a des gens pleins. Il y a des gens creux. Et puis il y a ceux qui ont plusieurs mondes en eux, le sachant ou pas. Chez ces gens-là, ce sont des petites prairies bien attrayantes ou des sous-bois que l'on entrevoit, mais qu'on ne traverse jamais vraiment. Il faut toujours y revenir. Y cueillir un brin d'herbe ou une feuille. Lorsque l'homme aux mains blanches entassait délicatement ses pelures d'orange sur le coin de la table, l'homme aux mains noires le regardait avec fascination en tirant sur sa clope. Lorsque l'homme aux mains noires effleurait du bout du doigt la pierre sous laquelle on cachait la clef, l'homme aux mains blanches le contemplait sans même s'en rendre compte tout en revenant sur le Quinze de France. Un dimanche en début d’après-midi, juste après le traditionnel plat de spaghetti à la bolognaise, véritable chef-d’œuvre de l'homme aux mains noires, ils étaient tous deux à boire le café sur le pas de la porte en haut de l'escalier, guettant la progression tranquille du soleil sur le carré de jardin encore en friche. Dans la rue, une voiture passa. Une voiture rouge. Avec un homme blond au volant. Et l'ancienne amoureuse de l'homme aux mains blanches sur le siège passager. Le bruit du moteur s'éloigna. La vision de la main de la femme sur la cuisse de l'homme aussi. Les deux compères tâchèrent de ne changer ni leurs regards, ni leurs silences. Peut-être la tête de l'homme aux mains blanches se baissa-t'elle légèrement et ses yeux s'accrochèrent-ils un peu plus fort sur le tas de pommes pourries contre le muret éboulé. L'homme aux mains noires marmonna : « Ferait bien de faire voir son allumage, son moteur il ratatouille. Va finir par percer un piston. J'donne pas cher de sa bagnole pourrave. » Puis enchaîna d'une voix plus forte : « En fait, j'préférerai une bière moi. Tu veux pas une bière ? » L'après-midi et la soirée de ce dimanche-là furent les moments d'une cuite mémorable, dont on parla d'ailleurs dans tout le patelin. Jusqu'à l'église, les habitants purent profiter pendant plusieurs heures d'affilée des Sex Pistols, Dead Kennedys, Reggiani, Purcell, Stranglers, jusqu'à plus soif. Les deux hommes repeignirent la salle, dansèrent sur la table, se prêtèrent des pulls, s'échangèrent leurs couteaux suisses, pleurèrent sur des photographies d'enfance, gueulèrent au bras de fer, imitèrent Frédéric Michalak avec les pommes pourries, ne s'épanchèrent ni sur leurs peines, ni sur leurs joies. Juste, se traitèrent de gros con et de taffiole et se prirent dans les bras sur le palier, au seuil de leurs chambres, les yeux embués, pleins comme des barriques, avant d'aller s'écrouler sur leurs lits de célibataires respectifs à deux heures moins dix. On raconte que ces deux hommes n'aimaient pas les femmes. Le fait est qu'on les vit rarement accompagnés d'une personne d'un autre sexe. Ils passèrent simplement plusieurs années, l'un à tâcher d'oublier qu'il en avait trop aimé une, l'autre qu'il n'avait pas su le lui dire.



2ème prix

LE MOUTON D'OUESSANT

ANTOINE BOUVIER

Elle l’avait gagné au dernier comice agricole de Plobannalec, ce mouton noir d’Ouessant. Chaque matin, elle ne pouvait s’empêcher de lui rendre visite derrière les ganivelles qu’elle avait aménagées, et là, les yeux dans les yeux, ils restaient tous les deux, de longues minutes à s’observer mutuellement. Elle avait bien senti que ce mouton noir n’était pas une bête ordinaire. De petite taille, frisé, il était là, ses oreilles fines immobiles, ses yeux noisette éclairant un chanfrein noir et droit. Il pouvait avoir quatre ou cinq ans mais donner un âge à un mouton d’Ouessant c’est essayer d’évaluer celui d’une grand-mère vietnamienne. Sans doute était-il l’un des derniers véritables moutons de l’île puisque les éleveurs lui préféraient aujourd’hui les moutons blancs, plus productifs en laine et viande et aussi plus prolifiques. Comme le marin ouessantin, rude et économe, le mouton noir se contentait du minimum pour vivre et la brebis ne donnait au mieux qu’un seul agneau par an. Tandis que Mariannick réajustait les ganivelles pour construire un abri de protection avec deux poteaux de châtaigner et des rameaux souples de noisetier, recouverts de brandes de genêt, le mouton, d’ordinaire si craintif sur les landes de son île natale, la suivait comme un petit chien, se laissant même caresser sous le cou. Contemplant cette tête expressive et immobile si proche de son visage qu’elle pouvait sentir le souffle léger et chaud de la respiration de l’animal, elle ne put s’empêcher de penser à son homme, Gildas, un naufragé du Korrigan, disparu lors d’une tempête d’hiver, il y a une trentaine d’années. Sa vie de femme heureuse avait alors basculé de l’espérance à la résignation comme celle de nombre de femmes demeurées seules par un cruel caprice de la mer. Elle avait rencontré Gildas lors des fêtes de Loctudy où, joueur de galoche bigoudène, il avait montré une adresse exceptionnelle, riant et dansant entre les points. Elle avait à peine vingt ans et lui, jeune marin aux larges épaules et cheveux blonds de viking, au retour des marées de sardine ou de maquereau, l’invitait chaque fois aux fest-noz de la région et à la fête des Brodeuses de Pont-l’Abbé. Ils s’étaient fiancés un an plus tard, faisant serment de ne plus se quitter, enlacés au pied de la croix des amoureux de Lesconil puis jouant à cache-cache entre les mégalithes et les genêts de la lande de Kervadol. Avec un grand bonheur, il l’avait épousée à son retour d’une campagne au thon sur un malamok flambant neuf. Elle le revoyait encore, le jour de la noce, avec son habit de drap noir orné d’un plastron orange dessinant une corne de bélier. Le gilet le serrait quelque peu mais mettait en relief sa puissante musculature. Elle aussi était resplendissante avec son tablier brodé, blanc, sur sa longue jupe orange, sa cocarde de satin brodée fixée derrière l’oreille gauche et sa couronne de fleurs d’oranger. Le recteur, d’habitude si réservé sur les débordements d’une noce bretonne, avait même dansé avec elle avant de prendre congé. Deux mois plus tard, la mer et l’Ankou ou la Morgane avaient retenu Gildas pour toujours sur les récifs du Men Du, au large de Loctudy. Elle s’était retirée dans la maison paternelle, une solide maison de granit à façade chaulée blanche, fenêtres basses et couverture d’ardoise, en bordure de la ria du Steir et contiguë à un petit enclos, autrefois cultivé en jardin et aujourd’hui, l’enclos du mouton. Elle avait aidé sa mère comme brodeuse tandis que son père partageait son temps entre sa chaloupe de pêche au maquereau, le traitement du goémon et la lecture des Nouvelles du Large. Pendant les longues heures de broderie, son esprit n’avait point quitté Gildas et elle avait dit non à tous les prétendants. On n’avait point retrouvé le corps de son mari et à la Toussaint, elle refusait de jeter la couronne mortuaire à la mer car, affirmait-elle : Gildas n’est pas mort ! L’océan est trop vaste pour servir de cercueil ! Je suis sûre qu’il reviendra un jour. Aujourd’hui, la cinquantaine passée, seule, un désir d’affection trop longtemps contenu se matérialisait pour cet animal, seul aussi, à qui elle confiait régulièrement ses moments d’espoir et de découragement, lui glissant, à titre d’introduction, un morceau de pain ou une galette qu’il mâchait lentement, en l’observant. Un matin, elle s’aperçut que les pattes du mouton étaient couvertes de boue alors que l’enclos ne renfermait qu’herbe rase et bouquets d’ortie. Faisant le tour de la clôture, elle trouva le passage aménagé par l’animal sous les brandes de genêt. Une fois dehors, il était probablement descendu vers le cours d’eau, avait erré dans les marais puis, curieusement, avait rejoint son enclos. Mariannick le regardait admirative et souriante. Il s’est promené et est revenu tout seul. Bonne bête ! se répétait-t-elle. Mais qu’allait-il faire dans l’emprise du Steir ? L’eau de mer lui manquait-il ou bien le plantain, le chiendent et les fétuques colonisant le schorre ? Elle se désolait de ne pas savoir ce qui fait la vie d’un mouton d’Ouessant. Et quand était-il sorti ? A nuit noire, sous la pluie, ou très tôt le matin puisque personne ne l’avait aperçu. Durant la journée, Mariannick jetait de temps en temps un coup d’œil rapide à l’enclos pour y apercevoir son mouton. Sa présence lui donnait du courage pour terminer un motif de broderie. Avait-il cherché des congénères parqués comme lui le long du Steir, en direction de la chapelle de Plonivel ? Espérait-il rencontrer une brebis pour calmer sa solitude de mâle ? Elle ne l’imaginait pas ainsi, ne l’ayant jamais trouvé agité ou bêlant à la ronde comme c’est la coutume chez les ovins. Renforçant la clôture avec des branches de saule, elle se promit de surveiller les agissements de sa bête. Le corbeau et le chat noir font partie des légendes de Cornouaille mais pas le mouton se disait-elle – les chats noirs, particulièrement nombreux à Lesconil, passaient pour être la réincarnation des marins trépassés jusqu’au repos de leur âme. Le mouton d’Ouessant avait déjà assez de mal à trouver de l’herbe grasse et à résister au vent sans que lui soit confié le rôle de veilleur d’âme. Mariannick, peu superstitieuse, avait cependant noté que le billet gagnant de tombola portait le numéro 2902, date de sa naissance, un jour particulier puisque celui d’une année bissextile. Apparemment ce mouton lui était destiné mais dans quel but ? Elle n’avait ni l’intention de le mener chez le boucher ni l’envie d’en faire un étalon pour la conservation de la race. C’était un mouton mais avec quelque chose en plus, un plus qu’elle finirait par découvrir. Une semaine passa pendant laquelle l’animal profita du soleil automnal pour se prélasser. Il ne mangeait guère et, inquiète, Mariannick lui apporta une poignée de pissenlits ramassés le long du chemin menant à Plobannalec, friandise qu’il toucha à peine. Peu avant Noël, le mouton fit encore une fugue nocturne attestée par la vase maculant largement pattes et dos. On eût dit qu’il s’était bourriqué dans une vasière. Sans doute s’était-il promené longtemps car il resta couché presque toute la journée, ne daignant pas se lever de sa litière lorsque Mariannik pénétra dans l’enclos. Elle lui caressa la tête, posa foule de questions, tâchant de comprendre le pourquoi de cette « vadrouille thalasso ». La veille de Noël, elle rendit visite à son mouton. Tout en lui parlant d’une voix douce, elle ôta les feuilles et brindilles accrochées à sa toison puis sortit en laissant ouvert le portillon de l’enclos avant de regagner sa demeure. Depuis la fenêtre de la cuisine, elle observa alors l’enclos et la sortie prudente de l’animal, paraissant hésiter. Puis, avançant d’une allure régulière, il emprunta le sentier bordant la ria en direction du chemin de Kerhoas. Mariannick le suivit à petite distance en évitant de faire rouler les cailloux mais le mouton ne se retourna pas une seule fois, comme s’il savait où il allait. Il ne s’arrêta pas pour brouter un pissenlit ou une laîche et arriva à l’endroit où la ria se résout en plusieurs bras. Traversant les premiers passages boueux ou herbeux, il s’arrêta au niveau d’une aire plus claire, un banc de sable mêlé d’argile. Labourant le sable avec ses pattes, ses allées et venues faisaient penser à un touriste cherchant des coques. Au bout de quelques minutes, Mariannick, intriguée, crut le voir lécher le sol ou manger quelque chose mais elle se trouvait trop loin pour suivre le détail du manège de l’animal. Puis elle l’entendit bêler par deux fois et son cri lui parut long et plaintif. Elle imagina qu’il avait pu sentir puis dégager un amas de sel enterré, vestige de l’activité des paludiers ou mettre au jour des racines goûteuses, comme il le faisait peut-être à Ouessant mais elle n’arrivait pas à comprendre l’apparente détermination manifestée par l’animal depuis son départ de l’enclos. De plus, que signifiait ce bêlement qu’elle n’avait jamais entendu précédemment ? Toute à ses questions, elle aperçut le mouton, immobile, qui la regardait depuis l’autre rive du Steir. Sachant qu’il reviendrait tout seul à son enclos, Mariannick rebroussa chemin et, vingt minutes plus tard, elle était chez elle alors que le jour déclinait. Elle ne dormit guère cette nuit-là, nuit de Noël, essayant de résoudre l’énigme posée par la conduite étrange de son mouton sans pouvoir retenir l’une des nombreuses hypothèses qui lui trottaient dans la tête. Préparant son petit déjeuner, elle jeta un coup d’œil par la fenêtre et constata que l’enclos était vide, le portillon resté ouvert. Voilà qu’il est reparti faire un tour dans les marais, se dit-elle tandis qu’elle faisait sauter une crêpe au miel. Elle s’habilla pour la messe et, en revenant de l’église, constata que le mouton n’était point rentré. Inquiète, elle prit ses bottes et un bâton de noisetier, utile pour estimer l’épaisseur de la vase et remonta le Steir en inspectant sa rive gauche. Elle arriva ainsi à l’endroit sablonneux plus ou moins labouré par le mouton et fouillant le sol de son bâton, n’y trouva ni sel ni racine. Elle se redressait pour continuer la recherche du fuyard lorsqu’un objet métallique, une sorte de plaque avec chaînette attira son regard. Le mouton n’avait point de collier et ce devait être un morceau d’une attache d’ancre. L’observant de plus près, le métal, de forme rectangulaire, bien que partiellement oxydé et recouvert de concrétions, était peu épais et la lettre « S » y apparaissait gravé sur un bord. Fourrant sa trouvaille dans la poche de sa veste, Mariannick traversa le Steir en direction des Sable Blancs, appelant ou sifflant son mouton mais celui-ci fut introuvable. Contrariée par cette fugue anormalement longue, elle retourna chez elle, contrôlant au passage l’absence de la bête dans son enclos. Dès l’après-midi, elle irait voir les habitants des maisons bordant le Steir pour éventuellement recueillir des nouvelles de son mouton. En attendant, elle tira l’objet métallique de sa veste, le déposa dans une assiette et le frotta longuement avec un détergent à base de Javel. Soudain, poussant un cri, elle crut défaillir, la tête entre les mains. Sur la gourmette d’argent, ternie par le sel, venait d’apparaître l’inscription : Gildas.


 




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